L’exemple de Poyols

L’une des particularités du Diois est la présence dans le paysage de nombreux cimetières familiaux protestants. Ils sont constitutifs d’un patrimoine, partiellement menacé de disparition. Leur inventaire complet reste à entreprendre.

Un peu d’histoire …

Poyols, cimetière de CrupiesL’Édit de Nantes d’Henri IV du 13 avril 1598 est supposé marquer la fin des guerres de religion. Il donne un statut légal à l’Église réformée qui obtient la liberté de conscience et la liberté de culte. L’édit prévoit des places dans les cimetières paroissiaux, par exemple sous la forme d’un « carré protestant ». Die acquiert le statut de « place de sûreté » et les protestants y sont largement majoritaires. Mais à partir de 1622-1640, les persécutions contre les Réformés reprennent. L’évêque Gabriel de Cosnac se vante d’avoir fait détruire les temples de Châtillon, Espenel, Menglon, Pontaix, Romeyer. La destruction du temple de Poyols est ordonnée le 6 décembre 1683. Dès 1681, la violence est utilisée par les Dragons, des militaires bottés qui s’installent dans les foyers protestants et y font bombance à leurs frais. Déjà, dès 1665, les enterrements ne pouvaient se faire qu’à la pointe du jour ou à la tombée de la nuit, et il ne devait pas y avoir plus de 10 personnes dans le convoi funéraire.

En octobre 1685, l’Édit de Nantes est révoqué par Louis XIV, le culte protestant est interdit. La sépulture dans les cimetières catholiques est refusée pour les non convertis. Pour leurs morts, les familles résistantes les enterrent dans leurs champs. De là la tradition des cimetières familiaux protestants. Peu à peu ces familles considèrent que cet usage est un droit. Après 1750, la situation des protestants s’ améliore, en partie sous l’influence du nouveau gouverneur militaire du Dauphiné, le comte de ClermontTonnerre. En 1787, Louis XVI signe l’Édit de Tolérance qui redonne aux protestants un état civil officiel. La Révolution de 1789 rétablira tous leurs droits, y compris la possibilité d’être inhumé dans les cimetières paroissiaux. Les lois de 1881, puis de 1905, assureront définitivement les mêmes droits à toutes les confessions. Seul le gouvernement de Vichy avec le Maréchal Pétain rompra cet accord en s’attaquant à la communauté juive.

Aujourd’hui, l’ensemble des cimetières communaux n’est pas affecté à un culte déterminé, mais chaque tombe peut indiquer l’appartenance à une religion spécifique, par exemple la croix huguenote pour les protestants (c’est le cas du cimetière Viel à Poyols), symbole apparu vers 1668. Le marquage religieux augmente cependant le risque de vandalisme comme on le voit pour les tombes juives et musulmanes.

En 1990, le préfet François Lépine demande que des études hydrogéologiques soient faites pour les cimetières familiaux protestants afin que ces cimetières n’entraînent aucune pollution des eaux, surtout ceux qui sont proches des zones de captage. Si aucun risque n’existe, le cimetière est agréé. À notre connaissance, aucun cimetière n’a été refusé. Le cimetière est propriété familiale, il le reste cent ans, même si le terrain sur lequel il se trouve passe à un autre propriétaire. S’il n’y a plus de place, une autre famille peut accueillir le défunt dans son propre cimetière après accord des deux parties.

Caractères des cimetières familiaux protestants

Menglon, cimetière familialLes cimetières familiaux protestants sont petits (10 à 100 m², rarement 200), parfois réduits à une ou deux tombes. Ils peuvent être enclos (ou non) par un muret, une grille ou par des haies de buis ; quelquefois une ferronnerie surmonte le muret. Il n’y a qu’une porte, généralement en fer, le plus souvent non fermée. Les caveaux sont rares. Les stèles les plus anciennes sont verticales ou horizontales, en calcaire, certaines fendues ; les plus récentes peuvent être en granit. En calcaire, elles se recouvrent rapidement de lichens qui font disparaître les inscriptions. Les plus anciennes, visibles, datent de 1780-1790. L’austérité est de règle, les croix rares, simples, sans Christ crucifié. Une exception : la croix en ferronnerie du XIX° siècle du cimetière Briançon à Poyols. Les photographies des défunts sont rares et deviennent vite floues. Quelquefois il y a des couronnes en perles de verre de Murano (cas du cimetière Montbrand à Poyols), mais leur armature en fer ne résiste pas au temps. Par contre, les versets bibliques sont fréquents, par exemple « Heureux ceux qui ont le cœur pur car ils verront Dieu » (Mathieu 5,8) ; exceptionnelle cependant la gravure d’un poème comme celui de la tombe de Cyril Achard à Sainte-Croix.

Le cimetière peut être au milieu ou en bordure du champ, rarement dans un bois comme celui du pasteur Dautheville et de sa femme à Valcroissant ou des Corréard à Beaurières. Les arbres caractéristiques sont les cyprès, les ifs et pour clôture, le buis. Tous trois ont des feuilles qui ne tombent pas en hiver. Quelquefois on trouve un tilleul, un sumac, un lilas, un rosier, un pommier du Japon, des pins sylvestres, quelques pieds de lavandes ou d’iris. Abandonné, le cimetière est envahi par les ronces, les cornouillers sanguins, les buis puis les pins et les chênes. Jean-Yves Durand parle de « ponctuation protestante du paysage » pour ces cimetières qui s’ajoutent aux temples reconstruits après la Révolution. L’abandon de ces cimetières, par absence de descendants ou désintérêt de ceux-ci, constitue une perte patrimoniale.

La privatisation de l’entretien pose un problème de sauvegarde quand la famille disparaît. Les municipalités, sauf accord rare, n’entretiennent pas les cimetières familiaux protestants. À Poyols, six de ces cimetières ne sont plus que ruines, une mémoire perdue à jamais. Des cimetières familiaux protestants sont abandonnés à Aix, Laval-d’Aix, Marignac, Sainte-Croix, Saint-Roman, Vercheny, Beaurières et bien d’autres. L’inventaire des cimetières, leur repérage à partir de cartes IGN, puis étude sur le terrain, reste à faire. Dans le Diois, leur nombre dépasserait probablement 400 ; un premier sondage dans 59 communes du Diois en 1994 (par. P. Bolle et E. de Robert, étude non publiée) compte 241 cimetières familiaux ; un second sondage fait par l’auteur en 2010 sur 46 communes en retrouve 214, avec une grande disparité : certaines communes n’en ont aucun (cimetières disparus ou n’ayant jamais existé ?), d’autres en comptent une trentaine.

Les cimetières familiaux protestants de Poyols

Les 31 cimetières familiaux protestants de Poyols et le cimetière communal sont tous en rive gauche de la Béoux, pour deux raisons au moins. L’une de bon sens, être à l’écart des crues dangereuses du torrent ; l’autre traditionnelle, pour que les tombes soient orientées est-ouest, le visage du défunt tourné vers le soleil levant.

Localisation des cimetières de PoyolsTrois cimetières sont isolés au sud, les cimetières Briançon (anciens meuniers) et Bernard près du moulin, le cimetière Tortel au sud de la colline de Serre Long. Un cimetière communal a été créé vers 1900 sur l’emplacement d’un ancien cimetière familial.

Un autre cimetière isolé est celui de la ferme de Champ Bresse. Quant à l’ancien cimetière catholique, il serait enfoui dans un champ près du Chemin des Buis. Un très vieux cimetière moyenâgeux se trouverait à l’endroit dit La Tour, site de l’ancien Poyols (Poyols vient du latin podiolis, lieu élevé). Entre 1440 et 1500 probablement, le village s’installe à son emplacement actuel en raison d’éboulements de la montagne de Clamontard.

Environ cent tombes des cimetières familiaux protestants ont des inscriptions lisibles. Les quatre plus vieilles dates inscrites sont : Marie Plan, veuve Talon 1788-1871 ; Suzanne Bernard veuve Alleoud 1804-1872 ; Fanny Joubert 1812- 1886 ; Jean Brochier 1823-1902. La plus ancienne tombe du cimetière communal est une tombe d’un enfant Barnier, décédé en 1874. Avant 1870, les sépultures semblent avoir été plus discrètes avec inscriptions sur panneaux en bois ; d’anciennes stèles calcaires restent enfouies.

Au niveau patrimonial, les cimetières familiaux protestants sont une mémoire à sauvegarder, témoins d’une longue intolérance royale. Au niveau du mobilier funéraire, certains peuvent être riches de belles stèles sculptées. Ces cimetières restent appréciés de nombreuses familles dioises car empreints d’une grande sérénité dans un environnement naturel à l’écart de tout bruit et de toute pollution. Ce sont des « institutions » vivantes qui méritent d’être ménagées et aménagées.

Liste nominative des cimetières familiaux de Poyols et localisation

La première date correspond à la plus ancienne date connue, la seconde à la date de la plus récente inhumation connue

  1. Cimetière Viel 1860-1950
  2. Cimetière Roman Auguste 1838-1875
  3. Cimetière Alléoud-Corréard 1893-1994
  4. Cimetière Guillaume 1894-1929
  5. Cimetière Joubert 1812-1943
  6. Cimetière Montbrand 1906-1973
  7. Cimetière Miellon 1858-1979
  8. Cimetière Barbier, Bernard. BernardAillaud, Defaisses, Goirand 1824-1997
  9. Cimetière Rey
  10. Cimetière communal 1874
  11. Cimetière Alléoud, Plan, Tallon1788-1884
  12. Cimetière Ferrier
  13. Cimetière Archimbaud 1856-1944
  14. Cimetière Bernard 1885-1972
  15. Cimetière Ferrier
  16. Cimetière Morin
  17. Cimetière Sauvan
  18. Cimetière Brochier, Lombard, Roux. Sauvan 1823-1980
  19. Cimetière Bonnet, Goy, Nal, Pont, Rouchouse 1849-2007
  20. Cimetière Arnoux. Perrossier 1848-2000
  21. Cimetière Joubert 1872-1957
  22. Cimetière Eymeric, Chorel 1875-?
  23. Cimetière Gauthier 1888-1918
  24. Cimetière Arnoux 7-2008
  25. Cimetière Barnaud, Bouffier, Magnan, Oddon, Ruel 1801-1997
  26. Cimetière Bernard
  27. Cimetière Oddon 1837-1893
  28. Cimetière Bernard au sud du Moulin
  29. Cimetière Briançon au Sud du moulin 1803-1897
  30. Cimetière Giansoldati, Tortel de Visicière 1866-1983
  31. Cimetière Barnier du Mesnil de Champ Bresse
  32. Ancien cimetière catholique enfoui prés du Chemin des Buis
  33. Anciennes tombes de curés enfouies dans l’ancienne église
  34. Cimetière du moyen-âge enfoui de la Tour sur Clamontard

Bibliographie

  • S. Beaumier, P. Bolle, J.C. Daumas, H. Desaye, R. Favier, M.P. Lallement, A. Lelièvre (1999) Die. Histoire d’une cité, Ed. Cayo!, 396 p.
  • P. Bolle (1983) le protestantisme en Dauphiné au XVIII’ siécle, Ed. Curandera, 253 p.
  • J. Chambon (1958) Le protestantisme français jusqu’à la Révolution française, Ed. Labor et Fides
  • J. N. Couriol (2005) Les protestants, histoire du département de la Drôme, Ed. Imprimerie du Crestois, 25 p.
  • J. C. Daumas (2006) Protestants et catholiques en Diois et Baronnies XV/l-XV/11•, Terres Voconces, 7 pp. 93-106
  • J. Y. Durand (1993) Les cimetières familiaux protestants du Diois, Terrain, mars 1993
  • G. de Felice (1874) Histoire des protestants de France, Ed. Toulouse Société des livres religieux, 816 p.
  • F. Grellet (2008) Contribution à /’histoire des protestants de la haute vallée de la Drôme. lmp. Max Farenc, 216 p.
  • J. Laget (2007) Protestants et catholiques en Diois et Baronnies XVII, XVIII, XIX’ siée/es, Terres Voconces 8 pp117-118
  • Y. Lévin, F. Marcel (2008) Les protestants dans le Diois et le Bas-Diois, Ed. Couleurs locales
  • E. Maurin (2008) Présentation d’un massif Le Diois et le protestantisme dans le pays de Bourdeaux, Rapport de stage (accompagnateur de montagne)
  • J. Oddoz (2009) Chroniques de l’ancien temps. Balades en pays diois et ailleurs 1900-1950, Ed. Cayol, 3 56 p.
  • Études drômoises n°2, 1998 Les sépultures protestantes

Jean-Claude Rouchouse

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