Les protestants et leurs cimetières

La route a été longue pour les morts protestants, ces « hérétiques » qui ne devaient pas souiller le cimetière paroissial jusqu’au … XIXe siècle

Lorsque la Réformation s’implante en France, il n’existe évidemment que les cimetières paroissiaux liés à l’église catholique qu’ils jouxtent le plus souvent. Leur terre, consacrée, ne saurait accueillir des non-chrétiens ou des chrétiens « hérétiques » : séparés dans leur foi et leur vie, les protestants et les catholiques le seront aussi dans leur dernier repos. Les exhumations de cadavres protestants « souillant » le cimetière paroissial n’ont pas manqué au XVIe siècle, et ont été le fait de décisions de justice autant que de mouvements de foule. Il y a autour de la mort et du cimetière de gros enjeux, à la fois symboliques et très concrets.

Les protestants ont donc cherché à créer leurs propres cimetières. L’édit de Nantes, si attentif à déminer tous les conflits qui pouvaient blesser la paix de religion, a consacré deux articles (28 et 29) aux cimetières, ordonnant que « toutes les villes et lieux » soient pourvus d’un cimetière « commode » pour ceux de la « Religion prétendue réformée ». Les deux commissaires, l’un catholique, l’autre protestant, envoyés par le roi dans chaque province pour veiller à l’application de l’édit, ont fait de l’établissement de ces cimetières l’une de leurs tâches principales. Mais elle est restée souvent inachevée, tant les réticences catholiques locales étaient fortes, essentiellement dans les régions où le protestantisme était trop minoritaire ou disséminé. Grosso modo, toutefois, les protestants du XVIIe siècle ont eu à leur disposition un réseau suffisant de cimetières, bien plus dense que celui des lieux de culte, très strictement limité par l’édit de Nantes, on le sait.

Ce réseau est brutalement démantelé au moment de la Révocation (1685). Les cimetières protestants sont désaffectés, transformés en places et parfois lotis (dans les villes), si bien que la mémoire de la plupart s’est perdue. Mesure logique : leur abjuration ouvrait à nouveau l’accès des cimetières paroissiaux à l’ensemble des « nouveaux convertis ». Mais ces derniers y ont vu une insupportable contrainte et beaucoup ont retrouvé et proclamé, au moment de mourir, leur fidélité à leur ancienne foi. Une mesure cruelle, dont la durée d’application a été brève, a ordonné qu’un procès soit intenté à ces morts et que les cadavres soient traînés dans les rues avant d’être jetés à la voirie, avec interdiction de leur offrir une sépulture décente. La résistance est telle, en vérité, que les autorités doivent se résoudre à fermer les yeux : les huguenots, refusant le cimetière paroissial qui est redevenu l’unique champ des morts, choisissent d’enterrer les leurs dans leur propriété.

Cimetières de famille

Ainsi est née la tradition des « cimetières de famille » : quelques tombes dans un jardin ou un pré, encloses ou non par des murs, parfois signalées par un arbre. Les régions à forte densité protestante sont littéralement truffées de tels cimetières, chaque famille ayant le sien. Pas de caveau, ici, sauf exception, mais des tertres très simples, des fleurs, des pierres tombales comprenant parfois un verset biblique. Dans L’Épervier de Maheux, son grand roman de 1972 (prix Goncourt), Jean Carrière avait prétendu que cette omniprésence de la mort empoisonnait l’atmosphère des Cévennes, mais en vérité on peut estimer qu’il n’y a rien de plus rassérénant, pour les familles en deuil, que cette proximité des disparus. Les enterrements, ici, sont l’occasion d’un retour au hameau, sans ce sentiment d’exil dans la ville des morts que l’on peut ressentir devant les cimetières urbains.

Bien des communes, naguère totalement protestantes, n’ont aujourd’hui encore aucun cimetière collectif, et le droit de « s’enterrer chez soi » reste concédé à tous ceux qui ont à leur disposition un cimetière familial.

Cette tradition ne s’applique évidemment pas aux villes, où les protestants disposent soit d’une partie du cimetière municipal, soit d’un cimetière propre. A Nîmes, la localisation des deux grands cimetières confessionnels est caractéristique : le protestant se situe à l’ouest de la ville, à l’arrivée de la grande route qui amenait les émigrants de la Gardonnenque et des Cévennes protestantes ; le catholique se trouve du côté opposé, aux portes du Gard oriental, unanimement catholique. Partout ailleurs, les cimetières paroissiaux ont dû, à compter de la Révolution, s’ouvrir à nouveau aux protestants, ce qui n’est pas allé sans soulever une dernière vague de résistances et d’incidents, jusque dans la première moitié du XIXe siècle. La laïcisation républicaine (loi de 1881, loi de séparation de 1905), ici comme dans d’autres domaines, a achevé d’offrir les mêmes droits aux protestants qu’aux catholiques. Propriétés des communes, les cimetières sont des lieux religieusement neutres : les tombes affichent évidemment tous les signes religieux voulus par le défunt ou les siens, mais l’ensemble du cimetière ne peut apparaître comme spécialement affecté à un culte déterminé.

La route a été longue pour les protestants, et elle a laissé sur ses bords, dans plusieurs régions rurales, du Poitou à la Drôme, ce semis de minuscules cimetières de famille qui leur donne une gravité et un caractère tout particuliers – vestiges encore intacts d’une histoire elle aussi toute particulière.

Patrick Cabanel est professeur d’histoire contemporaine à l’université de Toulouse- Le Mirail, / Journal « Réforme » 29 octobre 2008

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